25/09/2006

L'art d'être heureux

Archivox

 

On devrait bien enseigner aux enfants l'art d'être heureux.
Non pas l'art d'être heureux quand le malheur vous tombe sur la tête; je laisse cela au Stoïciens; mais l'art d'être heureux quand les circonstances sont passables et que toutes l'amertume de la vie se réduit à de petits ennuis et à de petits malaises. La première règle serait de ne jamais parler aux autres de ses propres malheurs, présents ou passés. On devrait tenir pour une impolitesse de décrire aux autres un mal de tête, une nausée, une aigreur, une colique, quand même ce serait en termes choisis. De même pour les injustices et pour les mécomptes.
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24/09/2006

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Il faudrait expliquer aux enfants et au jeunes gens, aux hommes aussi, quelque chose qu'ils oublient trop, il me semble, c'est que des plaintes sur soi ne peuvent qu'attrister les autres, c'est-à-dire en fin de compte leur déplaire, même s'ils cherchent de telles confidences, même  s'ils semblent se plaire à consoler. Car la tristesse est comme un poison; on peut l'aimer, mais non s'en trouver bien; et c'est toujours le plus profond sentiment qui a raison à la fin. Chacun cherche à vivre, et non à mourir; et cherche ceux qui vivent, j'entends ceux qui se disent contents qui se montrent content. Quelle chose merveilleuse serait la société des hommes, si chacun mettait de son bois au feu, au lieu de pleurnicher sur des cendres ! Remarquez que ces règles furent celles de la société polie; et il est vrai qu'on s'y ennuyait, faute de parler librement.

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23/09/2006

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Notre bourgeoisie a su rendre aux propos de société tout le franc-parler qu'il faut; et c'est très bien. Ce n'est pourtant pas une raison pour élargir la société au delà de la famille; car, dans le cercle famille, souvent, par trop d'abandon, par trop de confiance, on vient à se plaindre de petites choses auxquelles on ne penserait même pas si l'on avait un peu le souci de plaire. Le plaisir d'intriguer autour des puissances vient sans doute de ce que l'on oublie alors, par nécessité, mille petits malheurs dont le récit serait ennuyeux. L'intriguant se donne, comme on dit, de la peine, et cette peine tourne à plaisir, comme celle du musicien, comme celle du peintre; mais l'intriguant est premièrement délivré de toutes les petites peines qu'il n'a point l'occasion ni le temps de raconter. Le principe est celui-ci : si tu ne parles pas de tes peines, j'entends de tes petites peines, tu n'y penseras pas longtemps.

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22/09/2006

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Dans cet art d'être heureux, auquel je pense, je mettrais aussi d'utiles conseils sur le bon usage du mauvais temps. Au moment où j'écris, la pluies tombe; les tuiles sonnent; mille petites rigoles bavardent; l'air est lavé et comme filtré; les nuées ressemblent à des haillons magnifiques. Il faut apprendre à saisir ces beautés-là. Mais, dit l'un, la pluie gâte les moissons. Et d'autres : la boue salit tout. Et un troisième : il est si bon de s'asseoir dans l'herbe. C'est entendu; on le sait; vos plaintes n'y retranchent rien; et je reçois une pluie de plaintes qui me poursuit dans la maison. Eh bien, c'est surtout en temps de pluie que l'on veut des visages gais. Donc bonne figure à mauvais temps.  8 septembre 1910
Alain (1868-1951)

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